Légendes Thélésiennes : chapitre I (complet)

Publié le par Zugus

Chapitre premier : L'enfant de la ferme

Le soleil se levait dans l'encadrement de sa fenêtre. Il n'y avait pas un nuage pour atténuer l'intensité de la lumière qui vint éclairer son visage endormi. Sirion se réveilla brusquement. Mais ce qui réveilla le jeune homme n'était pas le soleil, mais plutôt cet étrange rêve qu'il venait de faire. Les noms des Dieux lui étaient familiers. Tout le monde à la ferme était libre de choisir sa religion. Ainsi en allait la politique de la ferme. Mais ce nom, Exor, ne semblait pas provenir de son imagination. Il sonnait bien trop réel. Tout comme ce songe, à la fois vibrant et passionnant, relatant la création du monde. Sirion vivait cette expérience pour la première fois, et elle lui sembla plus proche de la vision réelle que du fictif. Il savait pertinemment que ces éléments du passé qu'il venait d'entrevoir avaient une importance non négligeable. Le seul problème c'est qu'aussitôt les yeux ouverts, il les avait oubliés.

Ce grand blond s'avança vers la fenêtre, combattant de ses yeux embrumés de sommeil l'astre  de Léoris qui avait fait de lui cet homme debout. Le soleil rougeoyait au loin derrière les montagnes. Aussi loin que Sirion s'en souvienne, il ne les avait jamais approchées, et leurs couronnes immaculées ne semblaient pas décidées à quitter leur place. Sirion, lui, était là, si mince que la maladresse semblait l'habiter. Pourtant, bien des fois, il avait su faire preuve d'une agilité hors du commun. Ghandsir lui avait raconté son histoire. En plein milieu d'un été passé depuis maintenant une vingtaine d'année, un étrange appareil était passé dans le ciel au-dessus de la ferme. Il s'agissait là d'une invention d'un homme devenu tristement célèbre. En effet, l'homme qui avait inventé le premier appareil volant connu la mort lors du premier essai public. Il avait déjà parcouru plusieurs lieues dans les airs quand l'appareil, qu'il avait nommé spyroptère s'agita d'un spasme. Le pilote le mena tant bien que mal vers un espace dégagé et atterri droit dans le foin que Ghandsir avait emmagasiné dans une grange.

Lorsque Ghandsir et ses compagnons se dépêchèrent de le rejoindre, le pilote était déjà mort. Mais la surprise venait de la présence de sa femme, encore vivante, mais à bout de souffle. Elle était enceinte, apparemment depuis sept ou huit mois seulement, mais l'accident semblait avoir provoqué l'accouchement. Certains fermiers étant coutumiers de la mise bas de certains animaux, ils entreprirent d'en faire autant avec cette femme, peut-être un peu plus délicatement. Elle n'eut que le temps de murmurer le prénom de son fils en le voyant. Ce fut alors son dernier soupir.

Sirion avait toujours était un jeune garçon serviable, bien que souvent embêtant tant qu'il n'était pas en âge de travailler. Il avait eu beaucoup d'admiration pour Hélion et tout le travail qu'il faisait, même s'il ne l'avait jamais avoué. Très vite, il avait montré une fabuleuse volonté à gambader dans les champs. La femme de Hélion, qui était en charge de la scolarité des enfants de la ferme, lui attribua très vite une tâche digne d'un passionné des champs. Il serait chargé des semences, et des récoltes. Un travail amusant, la première année... Sirion remarqua très vite qu'il s'agissait d'une corvée nécessaire, son premier, et sûrement son dernier travail. Mais ça lui permettrait d'être nourri et logé. Il était dans un sens fier de faire partie de cette communauté, même si, parfois, il se sentait frustré.

-   J'ai toujours aimé ta petite bouille blonde au réveil.

Kerry venait de faire son apparition devant la fenêtre. Pas bien grande, c'était une jolie brune aux formes généreuses. Ses yeux étaient tantôt vert, tantôt marron. Son petit nez relevait la douceur qu'émettaient sa petite bouche sensuelle. Le corset qu'elle portait, associé à sa jupe, en faisait une femme irrésistible. Et elle le savait.

-   Arrête de me reluquer, et prépare-toi à bosser. Hélion t'attends !

La paresse de Sirion se lisait sur son visage lorsqu'il se retourna vers le désordre de sa chambre. Il finissait seulement de s'habiller quand des coups résonnèrent à sa porte. Derrière sa porte, sûrement l'auteur des coups, se tenait un petit homme pâle. Ses cheveux roux formaient une crinière sombre, presque rouge. Ses larges épaules étaient couvertes d'un gilet de cuir noirci par différentes marques de brûlure. Un large manteau pendait à la ceinture qui maintenait son pantalon, lui aussi tâché par le feu. Son visage était à la fois plaisant et dur. Peut-être était-ce dû à ses yeux complètement noirs et son large nez. Sirion s'était toujours demandé l'origine de la maladie de cet étrange forgeron. Il ne semblait pas si malade que ça mais lorsque Sirion l'avait questionné sur ses origines, il s'était contenté de répondre que ses couleurs de peau et de cheveux n'étaient dues qu'à de vieux symptômes particuliers.

-    Korto ? Tu comptes rester longtemps devant la porte ?

-    Assez pour vérifier que tu te prépares afin que je t'accompagne jusque chez Hélion.

-    C'est si important ? Ne me dis pas que ça fait déjà dix mois....

Le silence du forgeron répondait à la question du jeune homme. Une fois qu'il était prêt, Sirion fut escorté par celui qu'il avait appelé Korto. Ils passèrent par les cuisines tenues par Kerry. Cette femme fantastique ne semblait pourtant pas avoir de mari, et bien des hommes à la ferme avaient jeté leur dévolu sur ses formes généreuses et son jeune âge. Mais tous ceux qui avaient osé l'approcher connurent un échec cuisant. Elle avait son caractère, et disait toujours que son époux ne viendrait pas à elle, mais que ce serait elle qui irait le chercher. Son travail en cuisine ne cessait de s'améliorer. Elle faisait les repas pour les hommes de la ferme, mais aussi pour les villages alentours. Elle avait donné à Hélion l'idée de faire de la ferme une grande auberge. Ainsi les voyageurs avaient de quoi laisser reposer leurs chevaux et remplir leur panse de bière ou toute autre sustentation que la ferme pouvait fournir.

De bâtiments en bâtiments, ils dévorèrent ce que la maîtresse de cuisine leur avait rapidement préparé jusqu'à finalement arriver chez Hélion. Korto étant habitué des lieux entra et s'installa dans une petite salle. Les murs étaient de pierre nue et la petite cheminée ne semblait pas pouvoir suffire à réchauffer la pièce. Sirion y ajouta une bûche et se laisse absorber dans la contemplation des flammes qui dévoraient déjà le bois. 

Une porte s'ouvrit dans le fond de la pièce. Sirion poussa un long soupir lorsqu'il vit apparaître Hélion. Il sentait cette condamnation qui l'approchait. Il ne trouvait pas d'arguments valables pour l'éviter. Pour lui, c'était une sorte d'injustice, de punition non méritée. Et rien, rien, ne semblait lui permettre de passer à côté. Son heure était venue, et il ne changerait pas son destin. 

Hélion fit signe à Korto de le suivre dans son bureau, laissant Sirion seul. Ce dernier n'appréciait pas la situation. Il avait beau savoir ce qui l'attendait, l'idée que ce fut bientôt son tour ne l'enchantait pas. Le temps semblait plus s'allonger que s'écouler. La solitude frappait déjà Sirion alors que les voix s'échappaient du bureau, les mots restants incompréhensibles.

Soudain, la porte s'ouvrit laissant sortir un Korto apparemment joyeux, rayonnant. Il afficha un grand sourire presque sadique quand il se tourna vers Sirion Hélion fit signe à ce dernier de venir prendre la place que Korto occupait juste avant. A contrecœur, Sirion pénétra dans la pièce, pourtant bien plus motivé à s'enfuir. La grande fenêtre face à la porte donnait un effet surréaliste à la pièce. Kerry avait confectionné des rideaux dans un tissu légèrement bleuté qui teintaient la pièce de ce même bleu. Un grand bureau en bois sculpté d'un extrême finesse se trouvait au milieu de la pièce avec, de part et d'autre, deux fauteuils de bois et velours rouge.

Hélion était un homme simple, mais qui, par son statut, devait jouer énormément sur les apparences. Il portait une barbe courte, aussi blanche que ses cheveux. Son ventre était resté plat avec l'âge. Bien qu'il commençait à se former depuis que Kerry s'occupait des fourneaux. Il dégageait une sorte d'aura paternelle qui était une des raisons du succès de son entreprise. Sa ferme était la première à laquelle les jeunes hommes venaient chercher un emploi. Et il était rare qu'il les refuse, si bien que certains, en parlant de ce lieu, ne l'appellent plus ferme, mais village de Hélion. Sa fortune devenait impressionnante et beaucoup attendaient de lui qu'il s'implique dans la politique de l'état. Il leur répondait toujours en souriant qu'un homme qui s'occupe de sa ferme n'a pas le temps de diriger un pays, et si quelqu'un avait du temps à lui accorder, alors peut-être qu'il améliorerait sa ferme. Cette réponse ne suffisait pourtant pas à décourager ces gens là. Hélion s'assit sur l'un des fauteuils, invitant le jeune homme à l'imiter.

-    Je suppose que tu es déjà au courant de la raison de ta présence ici ?

-    C'est-à-dire que, s'il s'agit de la tâche annuelle, oui, mais...

-    En effet, comme tu le sais, chaque année, j'envoie une personne différente, tu connaît le pouvoir de la forêt de Boistendre, non ?

-    Le jeune homme dévisagea son employeur, affolé.

-    On dit qu'il y a des monstres là-bas, t'es pas sérieux, hein ? Tu ne vas pas m'y envoyer ? Korto y a déjà été, , il saura mieux y faire, non ?

-    Je n'envoie jamais deux fois la même personne, tu le sais ! Alors bon, non, il n'y a pas de monstre là-bas. Il y a des hommes, des femmes qui y vivent c'est tout. On ne peut pas vraiment considérer ce genre de population comme monstrueuse, non ? En fait la particularité de ce bois, c'est qu'il est très souple et possède un haut pouvoir guérisseur une fois la nuit tombée. Du coup, il est très fatigant d'en récupérer.

-    Mais, j'aurais des champs à récolter moi, je veux pas aller là-bas.

-    Et moi, je n'accepterais aucun refus, encore moins de ta part. Je sais que tu es capable de travailler très rapidement. Korto est parti préparer tout ce qu'il te faut. Tu n'auras plus qu'à partir.

-    Bon j'imagine que je n'ai plus mon mot à dire.

-    Non, pas vraiment. Tu es toujours libre de partir, mais réfléchis bien.

-    Il n'y a pas à réfléchir. Je refuse que ça se termine maintenant. J'irais voir Korto au plus tôt.

-    Dans ce cas, merci pour les trois charrettes avec lesquelles tu reviendras. Je te les ferais parvenir d'ici là.

Sirion s'avançait vers le petit débarras qui jouxtait la forge dans lequel étaient entreposés tous les outils. Machinalement, il s'avança vers sa faux, celle que Korto avait créée à son attention pour son premier travail dans les champs. Elle avait pour particularité un S gravé à la base de la lame, lame qui était la seule pièce de métal. Un jouet pour enfant finalement mais qui faisait bien son œuvre. Korto entra dans la réserve au moment où Sirion posait sa faux. Il remarqua la mélancolie qui habitait le jeune homme dans ce geste. Il hésita quelque peu, puis s'avança comme s'il n'avait rien remarqué. Sirion le connaissant assez le remercia discrètement de ce geste lorsque le forgeron lui donna une caisse en bois contenant les outils nécessaires. Une courte hache, une plus longue et une serpe. Au fond traînait un papier, contenant diverses instructions écrites par Hélion. Korto prit le jeune homme dans ses bras, lui souhaitant bon courage. Ils sortirent tous deux de la remise, le forgeron menant le nouveau bûcheron vers une charrette. Le garçon fut frappé par le fait qu'aucun cheval ne l'accompagnerait. Il attrapa le harnais spécialement adapté à un être humain que Korto avait posé. Il s'avança, non sans difficulté pour démarrer en direction des cuisines, afin de récupérer quelques rations de survie que Kerry pourrait lui apporter.

Effectivement, la meilleure des cuisinières avait déjà préparé un panier contenant diverses provisions, que ce soit de l'eau, du saucisson, ou du jambon. Quelques navets traînaient par-ci par-là. De la courte conversation qui en découlait, Sirion compris pourquoi une serpe se prélassait au fond de sa caisse. Kerry lui avait remis une liste d'herbes aromatiques. Préférant éviter de recevoir des tâches supplémentaires, Sirion se lança sur le chemin de la forêt de Boistendre. L'heure de trajet qui l'aurait mené jusque là-bas lui parut éternelle. Plus il s'avançait, plus la forêt semblait s'éloigner. Alors Sirion s'engagea vers le plus mauvais chemin que son esprit lui indiquait. Faire une pause. Il détacha les sangles qui lui sciaient les épaules, cala la charrette un moment, puis s'installa dessus. Il commença son premier repas. Repas qui fut très vite restreint, au vu du peu de vivres qu'il lui semblait avoir, lui qui, comme n'importe quel adolescent, mangeait toujours pour quatre. Il jeta un coup d'œil rapide à la liste de plantes que Kerry lui avait demandé. La moitié au moins lui était inconnue. Quant aux recommandations de Hélion, elles étaient bien peu importantes de prime abord. Faire attention au matériel, faire attention à soi, préparer une charrette toutes les deux semaines, une autre lui serait livrée d'ici là. Rien de tout ça ne le motivait, alors il reprit son chemin, jusqu'à arriver au pied de cette forêt étrange, qui par la seule position des arbres qui la constituaient, ne semblait pas naturelle. En effet, elle formait un cercle parfait. Et les arbres, de l'orée au centre de la forêt semblait plus grand, ce qui provoquait l'illusion d'une montagne.

 

Publié dans Thélésie

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